ROBERT AILLAUD : INTERVIEW

a

Qui êtes-vous ?

Je suis Robert Aillaud, j’ai 76 ans. Je suis natif de Jarrie. Depuis 1972, j’habite à Notre Dame de Mésage. J’ai fait toute ma carrière professionnelle à l’usine Arkéma de Jarrie. Et en parallèle, je me suis passionné pour l’histoire. En 1991, j’ai fondé, avec onze autres passionnés d’histoire (dont M. Mingat, ancien maire de Notre Dame de Mésage), l’association « Les Amis de l’histoire du pays vizillois » dont j’ai été le Président pendant 20 ans.

En 2001, vous vous lancez dans une quête au sujet d’une mystérieuse pierre.
Ces recherches ont duré 20 ans, qu’avez-vous découvert ?

J’ai découvert qu’entre le XIIème siècle et le XIXème siècle, des galeries ont été creusées dans le sol de notre village pour en extraire de l’albâtre. Plus tard, des carrières à ciel ouvert ont été exploitées pour extraire du gypse, utile à la fabrication du plâtre.

Qu’est-ce que l’albâtre ?

C’est une pierre blanche qui ressemble à du marbre mais qui n’est pas du marbre.

À l’époque, on ne savait pas faire la différence entre l’albâtre et le marbre, tellement les deux pierres se ressemblent. Ce n’est qu’au XXème siècle, avec les techniques modernes, qu’on a su faire la différence. C’est pour cela que dans certains textes, on trouve mention du « marbre de Notre Dame de Mésage » ou même du « marbre de Vizille », voire du « marbre de Grenoble » et même du « marbre du Dauphiné ».

Toutes ces appellations font en fait référence à l’albâtre de Notre Dame de Mésage.

Quelle était son utilité ?

La même que le marbre. Des statues, des ornements…

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’albâtre de Notre Dame de Mésage ?

En 2001, je faisais la visite du Palais des Ducs de Bourgogne. Là, nous pouvons admirer les tombeaux des Ducs de Bourgogne, Jean sans Peur et Philippe le Hardi. Ils sont immenses, ce sont les plus grands tombeaux d’Europe. Quand nous sommes debout à côté, le gisant n’est pas visible car nous sommes trop petits. Donc on doit monter des escaliers pour se rendre sur une galerie qui nous permet de surplomber les tombeau et ainsi admirer les gisants.

Tout autour du tombeau de Philippe le Hardi, il y a 42 Pleurants, des statues qui représentent le cortège funèbre, les gens qui le suivent le jour de son enterrement.

Trois de ces Pleurants ont été mis dans une vitrine pour que l’on puisse les admirer de plus près. Et dans cette vitrine, sur la pancarte, était indiqué « Albâtre de Notre Dame de Mésage ».

Vous imaginez quelle ne fut pas ma surprise de découvrir cette inscription ! Je n’avais jamais entendu parler de l’albâtre de Notre Dame de Mésage et je découvrais que les Pleurants du plus grand tombeau d’Europe en étaient constitués ! En tant qu’historien, j’étais fort vexé, il fallait que je tire ça au clair.

J’ai demandé à rencontrer la conservatrice du musée et celle-ci m’a demandé si j’en savais plus sur l’albâtre de mon village. Et comme j’en ignorais même jusqu’à son existence, cela m’a beaucoup intrigué et j’ai commencé mes recherches. Cela dure depuis 20 ans.

a
Et qu’avez-vous trouvé ?

Comme je le dit plus haut, à partir du XIIè siècle, des galeries ont été creusées dans le sol de notre village pour en sortir des blocs d’albâtre. Ces blocs étaient facilement transportables par bateau, grâce à la proximité de la Romanche et donc de l’Isère. Par conséquent, ils pouvaient aisément voyager partout en France, et beaucoup plus rapidement que par voie terrestre. Il pouvait aller de Notre Dame de Mésage à Avignon en 48 heures, alors qu’un chargement qui était transporté à pied mettait 18 jours pour faire 40 kilomètres !

Résultat, entre le XIIème et le XVIIIè siècle, l’albâtre de chez nous a connu un succès fou auprès des plus grands sculpteurs. Il était d’une très grande qualité et son prix était beaucoup moins cher que tous les autres marbres qui devaient voyager par voie terrestre, comme le marbre de Carrare, par exemple.

Avez-vous trouvé beaucoup d’œuvres en albâtre de notre village ?

Plus que je ne l’aurais imaginé ! Je ne peux pas faire ici la liste exhaustive mais je peux vous en citer quelques-uns :

Tout d’abord, il y en a à Notre Dame de Mésage même, dans l’Eglise Sainte Marie et dans la chapelle St Firmin. On en trouve aussi à Vizille, à Jarrie, à Vaulnaveys. Egalement au palais du Parlement de Grenoble et même en la cathédrale Notre Dame de Grenoble.

Un peu plus loin, le tableau héraldique de l’autel royal de Charles V que j’ai découvert caché derrière le retable de l’abbaye de Saint-Antoine-l’Abbaye est entièrement en albâtre de chez nous !

À Gap, le mausolée du Duc de Lesdiguières, à Dijon, les pleurants des tombeaux des ducs de Bourgogne. À Avignon, des tombeaux de Papes et Cardinaux, mais aussi à Paris. En effet, des œuvres majeures présentées dans les trois plus grands musées du monde, au Metropolitan Museum de New York, à l’Hermitage de St Petersburg et au Louvre à Paris sont en albâtre de notre village.

Sans oublier les rayons du soleil d’Austerlitz qui constituent le sol du tombeau de Napoléon Bonaparte aux Invalides !

a
Mais c’est complètement fou !
Et comment peut-on être sûrs que c’est bien de l’albâtre qui provient de notre village ?

Au début de mes recherches, je me suis appuyé sur les textes que j’ai trouvés dans les archives nationales. On peut retrouver les commandes passées aux carrières, donc nous connaissons la provenance des matériaux.

Ces dernières années, j’ai été en contact étroit avec le Louvre, les chercheurs du Bureau de Recherche Géologique et minière et le Laboratoire de Recherches des Monuments historiques dont le travail consiste à mener des études scientifiques et techniques ainsi que des recherches sur la conservation des édifices et objets du patrimoine culturel protégés au titre des Monuments historiques. Il en étudie les matériaux constitutifs et les phénomènes d’altération qui en compromettent la conservation.

En 2014, ces scientifiques ont inventé une technique d’identification qui permet de faire une carte de toutes les molécules qui constituent un matériau. Comme si on déterminait son ADN, si vous voulez. Donc nous sommes capables de déterminer l’ADN de chaque pierre. Et l’albâtre de Notre Dame de Mésage a le sien propre.

Une fois que cette technique d’identification a été mise au point, on a pu faire des analyses sur les sculptures du Louvre. Sur 60 œuvres analysées, ils en ont trouvé 45 en albâtre de chez nous !

Ce nombre était tellement énorme qu’ils se sont dit qu’ils avaient dû faire une erreur, que leur technique n’était pas fiable ! Alors ils ont décidé de partir de Paris et d’aller faire des mesures au Musée d’Avignon, où l’on trouve des œuvres d’autres sculpteurs, d’époques et de provenances différentes que celles du Louvre.

Et ils ont découvert que sur les 17 œuvres qu’ils ont analysées, 15 étaient était issues des carrières de Notre Dame de Mésage !


Ils ont dû se rendre à l’évidence que, non seulement leur nouvelle technique d’identification était fiable, mais également que les carrières de notre village avaient fourni des quantités conséquentes d’albâtre partout en France.

Donc, aujourd’hui, nous pouvons savoir de manière sûre la provenance de la pierre dans laquelle chaque sculpture est faite.

Cette technique et cette découverte ont révolutionné le monde l’Art. Le Louvre a alors décidé d’organiser un colloque international et a invité des scientifiques et des spécialistes de l’Art, pour leur parler de l’albâtre de Notre Dame de Mésage ! Des articles sont parus dans de prestigieuses revues d’Art qui ont relaté ces découvertes importantes.

Mais comment faire pour que l’importance des carrières de Notre Dame de Mésage puisse être connue du plus grand nombre ? À commencer par les habitants du village !

Un jour, j’ai rencontré Georges Martin. Il est originaire de Vizille et y a vécu jusqu’au début de sa vie d’adulte. Il a ensuite déménagé à Evreux pour des raisons professionnelles.  Georges Martin connaît donc très bien Vizille et sa région. Et il a un don pour l’illustration et le dessin.

Quand je lui ai raconté toutes les recherches que j’avais effectuées, il m’a tout de suite dit « Il faut faire une bande-dessinée ! ». Il m’a demandé si je pouvais écrire toute l’histoire. Cela m’a obligé à mettre noir sur blanc tous mes souvenirs, à les vérifier et à les compléter… Les dates, les lieux…

Au bout d’un moment, je lui ai donné une chronologie de 4 pages et un feuillet d’une vingtaine de pages où tout était expliqué. Je lui ai donné tout ce que j’avais, tout ce qui était paru dans les livres, les revues, et dans les différents journaux…

Et à partir de ça, il a construit une BD. Ca a duré deux ans et demi où l’on s’est vus très régulièrement pour faire en sorte que chaque détail historique soit véridique et précis.

Nous avons apporté un soin particulier aux dessins des œuvres ou des bâtiments de sorte qu’ils soient les plus précis possibles. Il fallait que ce soit juste, historiquement parlant.

Aujourd’hui, la BD est en passe d’être terminée. Le coloriste Philippe Gorgeot fini les dernières pages et nous lançons une souscription pour pouvoir l’éditer nous-mêmes.

Elle s’appelle « La Pierre des Rois », avec comme sous-titre «Sur la piste de l’albâtre du Dauphiné».

L’histoire proprement dite est racontée en 74 pages entièrement dessinées à la main, et d’un petit conte de deux pages racontant la vie d’un bloc d’albâtre. Une attention particulière a été apportée à la bibliographie pour permettre aux lecteurs intéressés d’acquérir les ouvrages en question. Dans un même ordre d’idée, une série de 24 œuvres en albâtre de Notre Dame de Mésage est présentée avec la dénomination des œuvres, le lieu où il est possible de les admirer et, quand l’information est disponible, le nom du sculpteur.

Le but de cette BD est justement d’expliquer toute cette histoire et de la partager avec le plus grand nombre. Des enfants aux grands-parents. C’est un témoignage de l’Histoire de notre commune.

Où peut-on se la procurer ?

Comme je le disais, nous lançons une souscription. C’est comme une pré-commande qui nous permet de récolter les fonds qui vont nous permettre de faire imprimer l’ouvrage.

Cette souscription est organisée par l’association « Les Amis de l’Histoire du Pays Vizillois ».

Les souscripteurs bénéficieront du tarif réduit à 13,50 euros au lieu de 20 euros, et recevront un ex-libris numéroté de la bande-dessinée.

Une fois que l’ouvrage sera paru (automne 2021), il sera possible de l’acheter au prix de 20 euros directement à l’association « Les Amis de l’Histoire du Pays Vizillois », dont le siège est à Vizille, ainsi que, nous l’espérons, dans toutes les bonnes librairies !

CLIQUEZ ICI POUR TÉLÉCHARGER LE DOCUMENT